ÉTUDE PAYS - MALI


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Échantillon et zones de l'étude

L’enquête de terrain a eu lieu à Bamako et à Sikasso, dans la capitale et en province — dans la deuxième ville du Mali — dans différentes zones où HI intervient et d’autres où elle n’intervient pas afin de ne pas biaiser l’étude.

État des lieux de l'éducation inclusive au Mali

Le Mali parmi les pays les plus en difficulté dans la région

La scolarisation au Mali est marquée par de profondes inégalités entre filles et garçons d’une part, entre enfants handicapés et non-handicapés d’autre part, et enfin, entre zones rurales et zones urbaines. Les progrès accomplis au cours de la décennie précédente en matière d'éducation ont été balayés par les crises politico-sécuritaires dans les régions du nord et du centre à partir de 2011.

D’après le classement de l’ONG ONE, le Mali occupe la 6ème position dans le classement des 10 pays où l’éducation des filles est la plus faible. Le Mali se situe aujourd'hui parmi les pays les plus en difficulté dans la région sur le plan de l’éducation:

# Le taux d’enfants non scolarisés au primaire est de 32,74%, soit parmi les taux les plus bas dans la région (après le Nigéria, le Niger et le Libéria).

# Son Taux Brut d’Admission (TBA) est de 76,5%, le taux le plus bas après le Niger.

# Son Taux d’achèvement au primaire est le plus faible dans la région, soit 42,7% (39,9% pour les filles contre 45,5% pour les garçons).

# Le gouvernement doit également faire face à l’importante pression démographique qui s’exerce sur le système éducatif.

L’émergence progressive de l’éducation inclusive

Au Mali, l'article 18 de la Constitution du 25 février 1992 reconnaît que « tout citoyen a droit à l’éducation. l’enseignement public est obligatoire, gratuit et laïc » mais les enfants handicapés sont les véritables oubliés du système éducatif malien.

De manière générale, l’environnement scolaire au Mali ne permet pas un enseignement de qualité pour l’ensemble des enfants, et encore moins quand ils sont handicapés.

L’éducation spéciale constitue le parent pauvre du système éducatif malien. Les OPH sont à la base de la création des institutions d’éducation spéciale. Actuellement au nombre de 19, les institutions d’éducation spéciale ne couvrent pas l’ensemble du territoire et sont surtout concentrées dans la capitale. Elles nécessitent des moyens élevés pour leur fonctionnement, ce qui ne permet pas leur multiplication à travers le pays. Elles encadrent environ plus de 2 500 enfants handicapés, toute catégorie confondue.

Les OPH se sont organisées autour de la Coalition des Organisations de la Société Civile pour l’Enseignement Pour Tous (COSC-EPT) qui s’est formée à la suite du Forum de Dakar en 2000, afin d’influencer la politiques éducative au Mali à mieux prendre en compte l’éducation inclusive. Aujourd’hui, la coalition compte près de 64 structures au Mali.

A partir des années 1980, les OPH, notamment le Centre de Rééducation pour Handicapés Physiques (CRHP), l'Union Malienne des Aveugles (UMAV), l’Association malienne de lutte contre les déficiences mentales chez l’enfant (AMALDEME), l'Association Malienne des Sourds (AMASourd), ont engagé une dynamique d’éducation inclusive en intégrant des enfants handicapés dans des structures d’enseignement formel puis en créant des classes inclusives au sein de leurs écoles spécialisées.

En 1992, l’Etat malien s’est engagé dans un programme d’Education Pour Tous (EPT), piloté par le Ministère de l’Education nationale. Une Cellule nationale de scolarisation des filles a été créée avec ses antennes dans les différentes régions afin de tenir compte des spécificités régionales et locales et pour une meilleure implication des partenaires de l’école dans la promotion de la scolarisation des filles. Cette Cellule est devenue la Section Scolarisation et Formation des Filles (SCOFI) en 2000 et la Division Scolarisation des Filles depuis 2011.

Sur le plan du handicap, le Mali a signé la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées (CDPH) le 15 mai 2007 et l’a ratifié le 7 avril 2008. L’Etat malien s’est engagé à inscrire la question du handicap au centre de ses priorités de développement. Sous la pression de la Fédération malienne des personnes handicapées (FEMAPH), cet engagement s'est traduit finalement le 10 mai 2018 par l’adoption à l’Assemblé nationale d’une loi de protection des personnes handicapées.

Les OPH espèrent que la loi sera rapidement suivie d’application sur le terrain.

La dynamique de plaidoyer en faveur de l’éducation inclusive a d’abord émergé au niveau international. Défendue par les organisations internationales et les OSC, l’éducation inclusive a progressivement été intégrée au niveau de l’Etat. Mais la promotion de l’approche inclusive reste confrontée à une absence de véritable politique d’éducation inclusive au Mali. En dehors de quelques cas de projet, la pratique d’éducation inclusive n’est pas encore ancrée dans les approches pédagogiques au niveau national.

L'INAM à Bamako

A partir de 2005, grâce à Sightsavers et l’USAID, l’UMAV a lancé un projet expérimental en éducation inclusive à Bamako en accueillant des enfants non-handicapés à l’Institut National des Aveugles du Mali (INAM). De la 1ère année à la 4ème année, les enfants non et mal-voyants reçoivent une éducation spécialisée. C’est à partir de la 5ème année qu’ils sont scolarisés dans une classe ordinaire avec des enfants non-handicapés.


L’alphabet en braille peint sur une façade de l’école / Internat de l’INAM / Une classe inclusive avec un enseignant non-voyant.


Au début, les parents d’enfants non-handicapés étaient réticents à envoyer leurs enfants chez nous car ils pensaient que la cécité était contagieuse. Maintenant, notre école a une bonne réputation.

Directeur de l'INAM, Bamako

Résultats

& discussions

Influence des croyances religieuses et populaires

dans l'éducation des filles handicapées au Mali

Une représentation négative du handicap liée au divin et au surnaturel

Au Mali, comme dans les autres pays d’Afrique de l’Ouest, les représentations du handicap relèvent principalement du registre spirituel, divin et relationnel. La perception du handicap est fortement conditionnée par les croyances populaires et l’ignorance des parents concernant les causes réelles (médicales) du handicap.

Des FGD avec les acteurs éducatifs, associatifs, communautaires et religieux, il en ressort que le handicap est le plus souvent considéré comme une « tragédie », un « drame », une « punition » infligée à la famille pour avoir injurié les mauvais esprits. Les parents ont alors honte de monter leur enfant handicapé aux autres.

Les enfants handicapés sont laissés-pour-compte, cachés, parfois enfermés car certains pensent que le handicap mental, la surdité et la cécité sont contagieux. Ils sont moins soignés et nourris que les autres enfants, on leur donne à manger à part par peur d’être contaminés.

Le plus souvent, le mauvais sort est attribué à la mère car elle aurait été insoumise ou infidèle. Dans des cas extrêmes, certains considèrent que l’enfant handicapé porte malheur et qu’il faut absolument le faire disparaître.

Les parents pensent que leur enfant a été remplacé dans la nuit par un djinn. Ils sont les premiers à adopter une attitude négative à l’égard de leur enfant handicapé.

Enseignant à l'AMALDEME

On prend l’enfant handicapé, on le lave, on l’étrangle et après on dit qu’il est passé par un trou en se transformant en serpent… que c’était un enfant-serpent.

Président de l’APE à Sikasso

Sa main était un peu bizarre et il avait un goitre. Quand il y a des enfants comme ça dans une famille, les gens pensent qu’il y a de la sorcellerie derrière.

Agent de l'ONG ENDA

Une perception négative accentuée pour certains handicaps et au détriment des filles handicapées

Certains groupes sont plus vulnérables que d’autres, notamment les enfants avec une déficience intellectuelle et les personnes albinos. Les personnes albinos peuvent faire l’objet de crimes rituels perpétrés par ceux qui leur attribuent des pouvoirs magiques. Leurs organes sont particulièrement recherchés lors des élections par ceux qui sont convaincus qu’il s’agit d’arracher le membre d’une personne albinos pour remporter un scrutin.

De la même manière, les enfants avec une déficience intellectuelle sont particulièrement vulnérables aux abus et violences sexuelles car certains pensent que coucher avec une fille présentant une déficiente intellectuelle va leur apporter la richesse ou le pouvoir.

En revanche, le handicap physique semble moins stigmatisant.

Dans la société mandingue, le handicap n’est pas vu comme un problème. La preuve en est, au Mali, nous faisons toujours référence à Soudiata Keïta qui ne marchait pas.

Griote, Réseau des communicateurs traditionnels

Influence des guérisseurs dans la santé des filles handicapées

On constate que le handicap a souvent mal été diagnostiqué et traité car les parents plaçaient une plus grande confiance dans les guérisseurs et les tradi-praticiens que dans la médecine moderne. Très souvent, le remède du tradi-praticien n’a fait qu’aggraver l’état des enfants car ils n’ont pas pu recevoir un traitement médical adéquat, comme c'est le cas de Miriam.

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Miriam,

mordue par un serpent et amputée

Ils m’ont attaché attaché le pied avec une racine d’arbre et j’ai avalé une poudre noire. Le traitement a duré une semaine. J’ai eu des plaies, ça s’est infecté. Mes parents m’ont alors amené à l’hôpital mais il était trop tard. On n’a pas pu faire face au venin à temps, c’est pour ça que j’ai été amputée de la jambe. Mes parents ne m’ont pas amené à l’hôpital en premier parce que les voisins nous ont dit que le traitement traditionnel était plus rapide et plus efficace.

Influence des structures religieuses dans l’éducation des filles handicapées

Il apparaît dans les entretiens que les perceptions négatives autour du handicap sont plus du fait des croyances populaires que de la religion en elle-même. Au contraire, la religion — que ce soit l’islam ou le christianisme — apporte un message de bienveillance et de protection à l’égard des personnes handicapées.

Tout enfant est un don de Dieu et il faut en prendre soin. Tous les enfants doivent recevoir les mêmes soins mais les mentalités traditionnelles persistent. Il faut continuer la sensibilisation !

Imam, Sikasso

L’islam occupant une place importante dans la société malienne, les parents sont attachés à ce que leurs enfants suivent une éducation religieuse. Les agents de la cellule SCOFI (Section Scolarisation et Formation des Filles) de Sikasso ont observé que des enfants quittaient le second cycle pour aller en médersa afin d’acquérir une formation religieuse, alors même que les coûts de la scolarité en médersa sont plus chers que dans une école publique.

Les études montrent que certains parents préfèrent l’éducation islamique pour leurs filles car ils craignent que l’éducation occidentale ne promeuve des valeurs et des comportements contraires aux normes culturelles. Ce type d’arguments n'a pas été entendu parmi les parents interrogés au cours de l'étude. En revanche, lorsque l’on demande aux mères d’enfants handicapés si la religion commande de ne pas envoyer les filles à l’école, le jeune Alassane — 17 ans, qui n’est pas scolarisé à cause de sa déficience intellectuelle mais qui a passé beaucoup de temps à discuter avec son « ami imam » à la mosquée — intervient spontanément : « la religion n’à rien avoir avec l’éducation des filles ! » Une mère qui n’est jamais allée à l’école et qui s’est mariée à 15 ans lui répond le contraire :

Si ! La religion demande à ce que la fille se marie si elle commence à voir ses menstruations. C’est mon mari qui veut que ses filles aillent à la médersa. Je respecte le choix de mon mari.

Mère d'une fille handicapée, Sikasso

L'équipe de recherche a constaté que les parents avaient tendance à envoyer leurs enfants handicapés dans des écoles coraniques au lieu d’une école ordinaire ou d’une institution d’éducation spéciale. Ils pensent que leur enfant sera accueilli de manière bienveillante et ils ne savent pas qu’ils ont le droit d’inscrire leur enfant dans une école ordinaire ou spécialisée. On constate que les enfants handicapés rencontrés au cours de l'étude ne restaient pas longtemps dans les écoles coraniques car ils étaient rejetés à cause de leur handicap.

En ce qui concerne les écoles catholiques, elles accueillent quelques enfants handicapés qu’elles subventionnent entièrement. C’est le cas de Djibata, 12 ans, scolarisée à l’école primaire Sainte Thérèse de Bamako qui a très bonne réputation. Il faut passer un test pour intégrer l’école.

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Djibata

12 ans, 5ème année à Sainte Thérèse, Bamako

Djitaba est handicapée des deux bras depuis la naissance. Elle est scolarisée depuis trois ans à Sainte Thérèse. Elle est la seule enfant handicapée au sein de l’école. Elle se débrouille toute seule pour écrire sur son cahier, avec son pied. « C’est un homme de bonne volonté qui a conseillé à mes parents de m’inscrire à Sainte Thérèse ». Son père commerçant et sa mère femme de ménage ne peuvent pas payer ses frais de scolarité qui s’élèvent à 70 000 FCFA par an. Elle est parrainée par l’ONG Caritas. Avant d’aller à Sainte Thérèse, elle a fait sa 1ère année au CRHP. C’est là qu’elle a appris à écrire avec son pied. Son intégration en école ordinaire a été réussie grâce à son apprentissage spécialisé au CRHP mais aussi grâce à la bienveillance des enseignants et des Soeurs à Sainte Thérèse.


Les discriminations liées à l’intersectionnalité


Genre & Handicap

La scolarisation des filles handicapées : un coût d’opportunité trop élevé

Dans les entretiens, les parents, les acteurs éducatifs, les leaders religieux, communautaires et associatifs parlent des enfants handicapés en ayant recours à des termes économiques tels que « valeur », « coût », « investissement », « rentabilité », « perte ».

Les parents ne donnent pas la même valeur à l’éducation d’une fille ou d’un garçon : « la fille est destinée à être mariée et ensuite on ne s’en occupera plus ». Parce que les femmes sont traditionnellement valorisées à travers leur fertilité et leurs activités agricoles et domestiques au sein d’un système patriarcal et parce que les filles sont principalement destinées à servir d’autres familles après le mariage, investir dans leur éducation formelle n’est pas considéré comme bénéfique. C’est même une perte.

L’enfant handicapé n’est pas rentable, excusez-moi du terme. Il n’aura jamais les mêmes chances qu’un enfant normal. Si la famille n’est pas aisée, on ne va pas s’occuper de lui pour l’école.

Prêtre, Sikasso

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Le coût de l'éducation au Mali

L’économie est donc fondamentalement liée aux rôles de genre. Dans les familles pauvres, les ressources doivent être gérées avec soin. La valeur de l’éducation — et de l’investissement subséquent — est le plus souvent réservée aux garçons, car on s’attend à ce qu’ils rentabilisent l’investissement à un moment donné en soutenant la famille.

Les barrières financières sont le principal obstacle à la scolarisation des enfants handicapés car même si l’enseignement est gratuit selon la loi, les parents doivent faire face à des coûts indirects importants (transport, matériel scolaire, alimentation, uniforme, etc.).

Certains parents n’inscrivent pas leurs enfants car ils n’ont pas les moyens de payer pour obtenir un acte de naissance.

Les coûts liés à l'éducation affectent différemment les filles. Les études montrent que la suppression des frais directs entraîne souvent une augmentation plus importante du nombre de filles qui s’inscrivent à l’école que du nombre de garçons.

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Les filles handicapées sont moins scolarisées que les garçons handicapés

La fille rurale a une chance réduite d’être déclarée à la naissance et de pouvoir aller à l’école. Les mères qui ne sont pas allées à l’école contribuent à faire vivre cette discrimination basé sur le genre.

Grâce aux actions de sensibilisation menées par les ONG, les OPH, et les relais communautaires, un plus grand nombre de parents d’enfants handicapés comprennent qu’ils ont le droit de les scolariser comme les autres enfants. Suivant la même tendance que leurs pairs non-handicapées, les filles handicapées manifestent une présence de plus en plus visible au premier et au second cycle de l’enseignement fondamental, même si les garçons demeurent majoritaires.


Les discriminations liées à l’âge


La variable « âge » intervient très souvent en aggravant la discrimination à l’encontre des filles handicapées par rapport aux garçons handicapées, notamment à cause de la différence de traitement du genre liée à la puberté.

Les risques d’abandon au moment de la puberté

La gestion de l’hygiène menstruelle est une question clé dans la scolarisation des filles. Le manque de toilettes adaptées pour les filles handicapées est fréquemment souligné par les parents — et certaines associations de femmes — pour expliquer leurs réticences à les scolariser ou à les retirer de l’école au moment où elles atteignent leur puberté.

Lorsqu'elles sont scolarisées, les parents ne les poussent pas à finir leur secondaire. On constate que les filles ont des moins bons résultats scolaires que les garçons handicapés.

Les acteurs éducatifs remarquent que lorsque le garçon handicapé a des mauvais résultats, les parents vont plutôt le faire redoubler alors que si c’est le cas pour la fille handicapée, les parents vont la retirer de l’école afin de diminuer les dépenses.

Mais les filles peuvent aussi abandonner l’école d’elles-mêmes parce qu’elles sont découragées ou pour obéir aux parents. L’échec scolaire des filles handicapées peut s’expliquer par le fait qu’elles soient moins valorisées et encouragées.

La question du travail domestique

Le retard des filles handicapées s’explique aussi par le fait qu’elles ont moins le temps de faire leurs devoirs car, comme les autres filles non-handicapées, elles doivent aussi assumer leur part du travail domestique (chercher de l’eau et du bois, faire le ménage, la lessive et les courses ou aider en cuisine), ce qui n’est généralement pas le cas du garçon.

A Sikasso, les filles handicapées rencontrées disent activement participer au travail domestique mais moins que leurs soeurs valides.

En revanche, certains garçons handicapés ont rapporté qu’ils participaient eux aussi au travail domestique comme « balayer la cour, acheter des condiments pour la cuisine, jeter les poubelles, amener le mil chez le meunier pour le moudre, garder le bétail, ou s’occuper des champs », ou travaillaient pour ramener un peu d’argent à la maison. Ils sont souvent payés en nature.

Par exemple, Nour, un garçon non-voyant de 10 ans, s’occupait d’aller au moulin pour moudre le grain. Il pouvait gagner 100 ou 200 FCFA à chaque fois et remettait l’argent à sa mère. Au début, sa mère ne voulait pas qu’il aille à l’école pour qu’il puisse continuer de l’aider à gagner de l’argent.

La question du mariage précoce

Selon les acteurs éducatifs, le problème n’est plus tant l’inscription des filles handicapées en primaire mais leur maintien à l’école et l’achèvement de leurs études au secondaire et au-delà. En effet, les parents sont désormais plus favorables à la scolarisation des filles handicapées mais à partir de l’âge de la puberté, les filles commencent à être retirées de l’école pour être mariées ou pour aider la mère dans le travail domestique.

Les classes critiques sont la 5ème et la 6ème année, mais elles doivent être parties avant la 7ème année. Bien qu’il soit plus difficile pour les filles handicapées de se marier, elles vont généralement épouser des hommes âgés ou des pairs. Pousser les filles au mariage signifie souvent les retirer de l’école. C’est le futur mari qui décide si sa jeune épouse pourra continuer ses études.

Les résultats d’apprentissage médiocres des filles, les faibles rendements économiques de leur éducation et les risques perçus font que les parents et/ou les filles croient que le mariage est une meilleure alternative.

Le mariage précoce est à la fois une attente culturelle liée aux rôles de genre et une stratégie d’adaptation potentielle pour la survie économique.

L’Afrique de l’Ouest est la région du monde où la prévalence du mariage précoce est la plus élevée. Le Mali est le pays le plus concerné après le Niger, avec une prévalence de 61% et 77% respectivement.

La loi qui devait être l’élément catalyseur pour extirper le mariage forcé des traditions s’est révélée insuffisante. Sous la pression de certains courants religieux musulmans, un nouveau code de la famille a été adopté en 2011, en nette régression sur le statut de la femme et de la fille par rapport à l’ancien. L’article 281 de la loi N°2011 – 087 du 30 décembre 2011 portant sur le Code des Personnes et de la Famille fixe l’âge minimum pour contracter un mariage à dix-huit ans pour l’homme et seize ans pour la femme et accorde une dispense d’âge aux futurs conjoints âgés d’au moins quinze ans.

La puberté est un âge critique dans la scolarisation des filles. Les filles sont retirées à partir de 12 ans, et avant 15 ans, afin qu’elles n’opposent pas de résistance au mariage forcé et précoce.

Adjoint au Maire de Sikasso, chargé de l’éducation

Les familles pauvres tenteront de marier leurs filles handicapées le plus tôt possible afin de transférer le fardeau des soins. Elles sont prêtes à les donner à marier « gratuitement », sans dot.

FGD avec les associations, Sikasso

Facteurs aggravants

Pauvreté et Lieu de résidence

D’après le RGPH 2009, la chance pour un enfant handicapé d’être scolarisé dépend aussi du niveau d’éducation du chef de famille et de son milieu de résidence. Dans le milieu urbain 62,2% des enfants handicapés sont scolarisés contre seulement 36,4% en milieu rural. On constate que plus le chef de ménage est éduqué, plus les enfants handicapés sont scolarisés.

La question de la mendicité

Dans les mentalités, les personnes handicapées sont souvent associées à la mendicité. La mendicité constitue encore le mode principal de recherche de revenus de l’immense majorité des personnes handicapées, aussi bien en milieu rural qu’urbain. Les enfants des personnes handicapées sont souvent non-scolarisés et/ou déscolarisés et constituent un nid important pour la mendicité et la délinquance juvénile.

La mendicité des enfants handicapés est également préoccupante mais on ne connaît pas exactement l’ampleur de ce phénomène.

Cette activité est rendue possible et lucrative du fait des croyances religieuses qui s’y rattachent. En effet, l’islam et le christianisme recommandent une forme d’entraide consistant à soutenir le pauvre, une action récompensée par Dieu à ceux qui donnent l’aumône et la charité aux nécessiteux et aux plus vulnérables, dont les personnes handicapées font partie.

La mendicité est de facto plus présente dans les communautés musulmanes car dans les écoles coraniques, les enfants sont obligés de mendier afin de payer le maître et le matériel. La mendicité aurait été à l’origine instituée afin de permettre aux familles défavorisées d’inscrire leurs enfants à l’école. Chaque élève consacre chaque jour un temps pour aller quêter sa nourriture. Le système a été détourné et souvent, les élèves passent une grande partie de la journée à mendier pour leur maître au lieu d’étudier.

Les problèmes de transport à la base des abandons scolaires

Le transport est la première raison évoquée par les parents pour expliquer pourquoi ils n’envoient pas leurs enfants handicapés à l’école.

Par exemple, Amatou a 12 ans. Elle vit dans le quartier Mali à Bamako. Elle est actuellement non-scolarisée. Elle souffre d’un handicap moteur au niveau des jambes. Elle allait au CRHP pour faire la rééducation mais le bus du centre est tombé en panne. Elle était en classe de 1ère année là-bas aussi. La mère n’a pas eu les moyens de payer le transport pour poursuivre l’école et la rééducation au CRHP. La mère voudrait scolariser sa fille qui aime étudier mais la seule école à côté de chez eux est une école privée qu’elle ne peut pas offrir à sa fille. Elle a ensuite envoyé sa fille dans une école coranique mais elle se faisait agresser, alors elle est l’a retirée. Une personne du quartier lui a donné une poussette mais « ce n’est pas facile de se déplacer et de traverser le goudron ». Amatou se retrouve toujours sans solution de scolarisation.


A chaque rentrée, l’EDA à Bamako recrute plus d’élèves mais au final, un grand nombre abandonne l’école la même année à cause de la question du transport. « La Première Dame a donné un bus à l’EDA pour faire le ramassage scolaire mais l’école n’a plus les moyens de payer le carburant, le bus est donc inutilisé. Quand le bus fonctionnait, les enfants payaient 2 000 FCFA par mois, ce qui n’était pas suffisant pour couvrir les coûts de l’essence, et en même temps, c’était déjà trop cher pour certaines familles », explique la directrice.

Les écoles publiques n’ont pas de cantines ce qui empêche de faire une journée continue car les élèves sont obligés de marcher de longues distances pour rentrer manger chez eux. Le système de la double vacation s’est développé : la moitié des enfants fréquentent l’école le matin, l’autre moitié l’après-midi. Seules les institutions d’éducation spéciale comme l’INAM, l’EDA ou l’AMALDEME ont une cantine. Selon les acteurs éducatifs, cela participe à maintenir les enfants à l’école et à limiter les abandons.


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Les problèmes de logement pour scolariser les filles handicapées

L’INAM et l’AMALDEME sont les seuls à avoir un internat. Alors qu’à l’INAM, l’internat est mixte, à l’AMALDEME, l’internat est ouvert uniquement aux garçons car « s’il existait un internat pour filles, les parents auraient tendance à les abandonner aux associations ou aux ONG », soulignent les enseignants et la directrice de l’AMALDEME.

Le fait d’avoir de la famille ou un tuteur pour héberger l’enfant près de l’école augmente ses chances d’être scolarisé.

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Fanta

14 ans, passe le DEF cette année

Je suis à l’INAM depuis la 1ère année grâce à mon oncle qui habite à Bamako. Je reste à l’internat la semaine et le week-end, je suis chez mon oncle. Mes parents sont au village, je rentre chez moi seulement pendant les vacances. J’aimerais être journaliste plus tard. Je voudrais aller au lycée l’année prochaine mais je sais que ce sera difficile car j’habite trop loin. Je ne pourrai plus bénéficier de l’internat comme à l’INAM car à ce moment-là, je ne serai plus prise en charge par eux.

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Nour

10 ans, Sikasso

Nour a pu être scolarisé à Sikasso dans une école ordinaire qui peut accueillir des enfants non-voyants grâce au soutien de HI qui a formé les enseignants. Les parents ont été sensibilisés par le relais communautaire mais la famille habite dans une autre ville. Le président de l’association des personnes handicapées a accepté de devenir le tuteur de Nour. Le fils du tuteur s’occupe de lui à l’école et en dehors de l’école.

Spécificités liées au type et au degré du handicap


Parmi tous les handicaps, les enfants atteint d’une déficience physique sont les plus faciles à scolariser dans une école ordinaire près de chez eux à condition d’améliorer l’accessibilité des établissements (rampes et toilettes adaptées, aide à la mobilité). En revanche, les déficiences visuelles, auditives et surtout intellectuelles sont plus complexes à prendre en charge. Ces enfants sont très difficiles à scolariser dans une école ordinaire si on ne forme pas solidement le personnel enseignant à la langue des signes et au braille, et si on fait l’impasse sur les actions de sensibilisation auprès des autres élèves et de leurs parents.

Portrait de Oumou

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La déficience auditive

Les écoles pour déficients auditifs dans les régions ne disposent pas d’un second cycle de l’enseignement fondamental. Quant aux élèves déficients auditifs de Bamako qui réussissent le DEF, ils sont généralement envoyés au centre de formation agro-pastoral mais le manque de suivi aboutit à de nombreux abandons. Ils n’ont aucune opportunité pour accéder aux établissements d’enseignement secondaire et dans les écoles professionnelles et techniques, faute de dispositifs d’encadrement adéquats.

L'équipe de recherche a rencontré un groupe de 4 jeunes filles qui continuent à traîner autour de l’EDA de l’hippodrome alors qu’elles ne vont plus en classe depuis longtemps. Parmi elles, 2 jeunes filles ont déjà eu le DEF mais au moment de notre rencontre, elles n’avaient pas de perspectives professionnelles. L’une d’elles a voulu suivre une formation en secrétariat mais sa mère ne voulait pas car elle aurait été la seule fille non-entendante dans la classe.

La 3ème jeune fille a abandonné au cours de la classe de 3ème année à cause du coût du transport pour venir à l’école. Quant à la 4ème fille, elle a abandonné en classe de 9ème année car c’était trop difficile. Elle avait aussi des problèmes avec le maître et ses parents. Elle avait beaucoup de travail domestique à faire et ne voulait plus continuer les études. Elle va bientôt se marier avec un non-entendant.

Si les parents préfèrent investir dans la scolarisation des garçons pour garantir un travail et des revenus plus tard, certains parents rencontrés avaient abandonné l’espoir que l’école fournirait un avenir concret à leur garçon handicapé. Par exemple, le père de Cissé l’a retiré de son école à Sikasso alors que c’était un bon élève et que celui-ci voulait poursuivre ses études. C’est en voyant la situation de son neveu — également sourd-muet — qu’il a pris cette décision. Son neveu est parti à Bamako pour faire son DEF et poursuivre en formation professionnelle. Quand il est revenu à Sikasso, il n’a pas réussi à trouver du travail.

La déficience visuelle

Lorsqu’ils sont scolarisés, les enfants aveugles ont également du mal à aller au-delà du DEF. Ceux qui arrivent à atteindre le lycée poursuivent en lettres, une matière plus facile à appréhender que les sciences, en raison du manque d’enseignants formés et de matériels pédagogiques adéquats. Les rares élèves qui vont en sciences ont en fait été atteints de la cécité de manière tardive.

Les élèves non-voyants manquent notamment de livres en braille, ils n’ont que des reprographies. De plus, le matériel pour les élèves non-voyants coûte excessivement cher : un poinçon coûte jusqu’à 850 FCFA contre 75 FCFA le bic ordinaire; une rame de papier vaut 20 000 FCFA alors qu’un cahier normal coûte 150 à 200 FCFA ; une tablette peut être facturée jusqu’à 12 000 FCFA, une machine à écrire le braille jusqu’à 1 million de FCFA, etc.

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Daouda

16 ans, passe le DEF cette année

J'ai perdu la vue à l'âge de 5 ans, à la suite d'un glaucome. C’est ma 10ème année à l’INAM. J’ai quitté l’internat car les conditions d’hygiène n’étaient pas réunies et que la nourriture laissait à désirer. Maintenant, mon grand frère me dépose chaque matin et revient me chercher l’après midi. Je me souviens que la 1ère année n’avait pas été facile du tout avec l’apprentissage du braille. Je ne me sentais pas à l’aise. Mais maintenant, ça va. Au fil du temps, je suis parvenu à me faire des amis et on a appris à se comprendre. Mon seul regret est que je n’ai pas pu convaincre mon copain qui est lui aussi déficient visuel de continuer ses études. Il a préféré s’adonner à la mendicité.

Après le DEF, je souhaiterais faire le lycée au Sénégal et devenir un grand juriste dans mon pays. J’ai fait des recherches sur Google, c’est là que j’ai su qu’il y avait une bonne école pour les déficients visuels. J’ai installé un logiciel sur mon smartphone qui me permet de naviguer sur le net. Je compte m’inscrire là-bas et y continuer mes études à la rentrée prochaine. Je suis content d’avoir eu une éducation sérieuse à l’INAM, mes professeurs sont compétents et dispensent leurs cours sans difficulté. Ils m’ont permis d’accepter mon handicap et de devenir un jeune prêt à aller loin, tout comme les autres enfants qui ne sont pas handicapés.

La prise en charge de la déficience intellectuelle reste problématique

Selon les OPH, plus le handicap est sévère, plus le risque d’exclusion et de mauvais traitements est élevé. Les enfants poly-handicapés sont très rarement scolarisés, faute de structures adéquates existantes. Parmi tous les types de handicap, la scolarisation des enfants avec une déficience intellectuelle au sein d’une école ordinaire reste la plus difficile, faute de personnel enseignants disponibles et formés car ces enfants demandent une attention constante alors que les classes peuvent atteindre 100 élèves.

L’AMALDEME est la seule association à prendre en charge ce type de handicap et ses moyens sont très limités. C’est pourquoi, les projets favorisant l’éducation inclusive en permettant de scolariser l’enfant avec une déficience intellectuelle dans une école ordinaire près de chez lui, prennent tout leur sens.


L’insertion socioprofessionnelle est l’aboutissement de toutes les activités de l’AMALDEME. Selon l’association, pour inciter les parents à s’occuper de leurs filles, il faudrait promouvoir des AGR (Activités Génératrices de Revenus) pour les filles handicapées en intégrant la famille, et la mère en particulier.

L’AMALDEME avait un projet de formation professionnelle autour de la production de savons pour les filles déficientes de 15-30 ans avec leurs mères mais il est arrêté fauté de financements. L’association a mis en place des centres d’apprentissage professionnel, dont le centre de formation de Djélibougou (réservé aux filles) et le foyer de vie autonome de Baguinéda (réservé aux garçons). Tous ces centres sont en arrêt de fonctionnement faute de financement.

L’objectif de la scolarisation des enfants déficients intellectuels n’est pas l’acquisition de connaissances mais plutôt une socialisation avec les pairs afin de favoriser leur développement.

Directrice de l'AMALDEME

Les violences basées sur le genre et les enjeux de protection liés à la fille handicapée


A cause du problème de transport, il est fréquent que les élèves doivent marcher de longues distances pour aller à l’école. Les parents, en envoyant leurs filles handicapées à l’école, ont besoin d’être certains qu’elles seront en sécurité sur le chemin de l’école et à l’école. Pour les parents, « l’extérieur est un danger pour les filles, et encore plus pour les filles handicapées » et « le danger se trouve également au sein même de l’école ». Ils auront tendance à vouloir les retirer de l’école au moment de la puberté afin de les protéger des agressions sexuelles et des grossesses non désirées pour ne pas subir la honte d’une telle situation.

Dans cette perspective, la distance entre la maison et l’école est un facteur déterminant dans la décision des parents de laisser leurs filles aller à l’école, ce qui souligne la nécessité de réduire la distance à l’école et de soutenir le transport.

Les études montrent que les filles sont plus exposées à la violence sexuelle que les garçons, tandis que les filles handicapées — et notamment filles avec une déficience intellectuelle — sont jusqu’à quatre fois plus susceptibles d’être abusées ou agressées sexuellement que leurs pairs non-handicapées. Une autre étude réalisée par Save the Children montre que pour 68% des filles au Mali, les enseignants sont les principaux auteurs de harcèlements sexuels.

En cas de viol et de grossesse, la famille fait pression pour obliger le coupable à se marier avec la victime. Mais dans de nombreux cas, la fille handicapée se retrouve mère célibataire, livrée à elle même, ou les enfants sont abandonnés.

D’après la Direction régionale de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et la Famille, il n’existe pas de données ou d’études qui permettraient de mieux identifier ce phénomène.

Analyse des éléments facilitateurs

&

Recommandations

1/ Les enfants handicapés & leurs parents

Les parents d’enfants handicapés sont, pour leur grande majorité, sous l’emprise des pesanteurs socio-culturelles, ce qui conduit à des pratiques de discrimination, de relégation ou d’enfermement. Par ailleurs, ils ignorent les potentialités des enfants handicapés à apprendre et à réussir à l’école.

La plupart de ces parents ne savent pas qu’il existe des écoles spécialisées ou que leur enfant handicapé a le droit d’être scolarisé dans les écoles publiques.

Lorsque la fille est soutenue par sa famille, elle a souvent de meilleurs résultats scolaires que les garçons handicapés, voire meilleurs que les enfants non handicapés. Le plus souvent, c’est la mère qui est investie dans l’éducation des filles et qui pousse à leur scolarisation mais cette recherche met en lumière le rôle déterminant du père (ou plus largement d’une figure paternelle, que ce soit les frères ou les oncles) dans la réussite scolaire des filles handicapées. Fata, la petite fille aveugle de Sikasso ou Yah de Bamako, handicapée physique, sont toutes les deux premières de leur classe. Leur réussite est largement due à ce soutien paternel.

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Fata

11 ans, 2ème année à Sikasso

Fata est scolarisée en 2ème année dans une école inclusive où l’enseignante a été formée au braille par HI. Avant d’aller à l’école publique, elle allait à l’école coranique. « C’est grâce à HI que j’ai su que les enfants handicapés visuels pouvaient fréquenter ‘l’école des Blancs’ et pouvait écrire comme les autres enfants non-handicapés. Je suis pour qu’elle continue ses études et qu’elle devienne une personne importante dans ce pays ! », explique son père.

Fata est une jeune fille toujours bien apprêtée dans ses robes vives. Bien que timide, elle participe activement en classe.

« Quand j’ai perdu la vue à 8 ans, je ne savais plus quoi faire à la maison. Je n’avais plus d’espoir, je ne faisais que pleurer. Maintenant, je suis à l’aise, j’ai mon autonomie et je ne vois pas de différence avec les autres enfants.

Je suis heureuse, même avec mon handicap, et je suis fière car je suis la première de ma classe. Mon grand frère me fait des révisions à la maison et je suis aussi les cours de soutien de HI toutes les semaines. Je n’ai pas eu de difficulté à apprendre le braille. Quelques jours avant la rentrée des classes, j’ai suivi une formation préparatoire qui m’a beaucoup aidé.

Plus tard, je veux continuer mes études et devenir institutrice. Je ferai tout pour réussir et aller loin dans mes études ».

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Yah

15 ans, en 8ème année à Bamako

Sa mère l’a abandonnée mais son père la soutient depuis sa naissance :

« Le choc a été énorme pour la maman. Elle a préféré divorcer de moi pour ne plus s’occuper de sa fille. J’étais désespéré, donc j’ai été obligé de me remarier car ce n’est pas facile pour un homme de s’occuper d’un bébé, surtout si son cas est exceptionnel. En bas âge, Yah me demandait de l’inscrire à l’école. Quand elle a eu 7 ans, je suis venu l’inscrire moi-même à l’école du Quartier Mali. »


A 15 ans, Yah montre déjà une grande détermination.

« Je me considère comme une personne valide capable de faire tout ce que les autres peuvent faire. Je n’envie personne, j’ai les mêmes droits que les autres enfants non-handicapés. J’ai décidé de me battre et d’être toujours première de ma classe. Je suis dévouée à finir mon cursus scolaire et devenir comptable. Je donne un conseil à mes frères et sœurs handicapés : il faut étudier pour avoir un jour un avenir meilleur ! »


2/ Les enfants non-handicapés & leurs parents

Les parents des enfants non-handicapés ne donnent pas souvent le bon exemple et contribuent à la stigmatisation par les autres élèves. Pourtant, lorsque les enfants non-handicapés sont sensibilisés, on constate qu’ils manifestent de l’empathie et de la solidarité à l’égard de leurs camarades handicapés (a l’instar du fils du tuteur de Nour).

A l’inverse, lorsque les enfants non-handicapés n’ont pas été sensibilisés, leurs moqueries constituent de véritables blessures pour les enfants handicapés et alimentent leur échec scolaire. Initiés très tôt à la langue des signes dès le primaire dans des classes inclusives à Sikasso, ces enfants constitueront pour l’avenir un véritable pont avec les personnes non-entendantes.

3/ Les leaders politiques, religieux et les chefs coutumiers

Les leaders politiques, religieux et les chefs coutumiers exercent une grande influence dans leurs communautés. Ils peuvent jouer un rôle crucial pour la sensibilisation. Même si la religion — que ce soit l’islam ou le christianisme — encouragent à la bienveillance à l’égard des personnes handicapées, les pratiques des croyants sont parfois éloignées de cette ouverture.

En revanche, en ce qui concerne les questions de genre, certains leaders religieux et les chefs coutumiers n’encouragent pas la scolarisation des filles car l’école dite « moderne » pervertirait les valeurs traditionnelles.

4/ Les OPH et les structures promotrices de l’éducation inclusive

Au Mali, l’éducation inclusive est née à l’initiative des organisations internationales. Les OPH ont rejoint cette approche et développé des initiatives innovantes mais limitées faute de financement. Les structures d’éducation spéciale restent localisées dans la capitale et les grands centres urbains comme Sikasso.

Les OPH constatent que le problème de l’éducation des enfants handicapés se situe aussi en terme d’insertion professionnelle et d’accès à l’emploi. Elles regrettent le manque de centres de formation professionnelle et de débouchés pour leurs élèves. Les acteurs engagés sur la question du handicap et de la scolarisation des filles ont souligné l’importance de coupler éducation et formation professionnelle afin d’inciter les parents à mettre leurs enfants à l’école — et les filles en particulier. Les enfants handicapés qui quittent le primaire ou le secondaire devraient pouvoir avoir accès à la formation professionnelle.

L’expérience acquise par les structures d’éducation spéciale est à capitaliser et à renforcer afin de promouvoir l’éducation inclusive. Il apparaît crucial de mobiliser des moyens pour renforcer les capacités des acteurs associatifs à l’approche inclusive car on s’aperçoit que certains ont une vision plutôt conservatrice et protectrice à l’égard des filles handicapées. Par exemple, dans le FGD à Sikasso, les associations de femmes étaient en faveur de la mise à l’écart des filles handicapées (c’est-à-dire ne pas les scolariser avec les autres enfants) afin de les protéger alors que les associations de personnes handicapées plaidaient pour l’inclusion.


5/ Les acteurs éducatifs


L’éducation est marquée par une carence quantitative et qualitative d’enseignants formés à l’approche inclusive, aussi bien dans le champ de l’éducation spéciale que dans les écoles publiques. Pourtant, on observe que les enseignants jouent un rôle déterminant dans la scolarisation des enfants (en empêchant des mariages précoces par exemple). Cependant, certains enseignants ne veulent pas accepter d’enfants en situation de handicap dans leur classe car ils sont déjà débordés avec plus de 100 élèves. Pour l’Adjoint au Maire de Sikasso, « tout passe par l’enseignant. Si l’enseignant n’adhère pas, les choses ne marchent pas. Il faut les sensibiliser et les former pour qu’ils acceptent les enfants. »

L’absence de formation des enseignants comme obstacle majeur à la scolarisation des filles handicapées revient fréquemment dans les entretiens. Certains parents hésitent à envoyer leurs enfants handicapés dans une école ordinaire car ils ont peur que les enseignants ne sachent pas s’occuper correctement de leurs enfants car ils ne maîtrisent pas la langue des signes ou le braille.

Pour Monsieur Adama qui est père d’un enfant handicapé et enseignant dans le quartier Yrimadjo, à Bamako, une zone qui n’est pas couverte pas HI :

« C’est bien de scolariser tous les enfants handicapés mais pour faire ça, il faut obligatoirement remplir toutes les conditions qui ne sont malheureusement pas réalisées par nos dirigeants. Souvent, on nous amène des cas spéciaux et on n’est pas en mesure de les prendre parce que les enseignants ne sont pas formés. Je fais un plaidoyer auprès de vous afin de faire passer le message à qui de droit : de penser à la formation des enseignants pour que la prise en charge soit totale ! »

Les enseignants devraient également être sensibilisés et formés pour développer une pédagogie sensible au genre et au handicap. Le matériel pédagogique et les processus d’apprentissage et d’enseignement reflètent des perspectives et des hiérarchies de pouvoir centrées sur les hommes. L’absence de modèles de femmes handicapées dans le matériel pédagogique, dans les médias et en tant qu’éducateurs et mentors, souligne leur invisibilité. Des modèles et des représentations positifs sont nécessaires pour changer les attitudes et encourager les filles handicapées (et leurs familles) à poursuivre leurs études. Dans le même sens, il faudrait améliorer la présence des femmes dans les IFM. Il est démontré que la faible représentation des femmes dans les salles de classe, surtout en zones rurales, impacte négativement sur le taux de scolarisation des filles.

6/ Les institutions et les politiques publiques

Le problème de l’éducation au Mali est général. L’Etat doit poursuivre ses efforts pour atteindre la scolarisation primaire universelle. Pour toucher les filles handicapées en particulier, l’Etat doit investir le budget nécessaire pour mettre en oeuvre la politique nationale en matière de scolarisation des filles déjà établie et mettre en application la loi de protection des personnes handicapées en instaurant par exemple des mesures incitatives pour les enfants handicapés (soins de scolarité et de santé gratuits, aides à la mobilité, fourniture de matériels scolaires et notamment spécialisés, livres et manuels adaptés, bourses, etc.).

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Recommandations

Il est nécessaire d’avoir une double approche pour la promotion de l’éducation des filles handicapées, ce qui implique un meilleur accès et une meilleure qualité de l’enseignement pour tous les enfants ainsi que des programmes ciblés pour les filles handicapées en particulier. Pour planifier toutes ces politiques, il est urgent de combler le déficit de données sur le handicap et le genre.

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